Comme son titre ne l'indique pas, ceci est un blog littéraire.
6 Décembre 2019
Il se trouve que l'on découvre qu'une révolution toute en silence se produit grâce à un instrument appelé YouTube, qui ne l'avait certainement pas prévue.
Il y eut, avant, un autre événement dont nul n'eût attendu qu'ils concourrait, trente ans après sa survenance, à cette même révolution, qui est la chute de l'URSS.
Voici que je vois, et ceux de ma génération, arrivés aux âges respectables de 60 ou 70 ans ou pour certains dont les plus glorieux déjà sortis de ce monde, la consécration de nos efforts, consécration tardive mais ô combien réjouissante et consolatrice à nos cœurs.
Avant peut-être la dernière conflagration qui s'annonce et qui détruira une partie de l'humanité - ou qui peut-être n'adviendra pas, car l'avenir n'est jamais inscrit pour toujours, comme on a pu ainsi le voir, dans les déceptions du présent - ou peut-être seulement l'homme blanc, les autres conflagrations qui s'avèrent endémiques depuis les indépendances se chargeant de régler le sort des hommes noir, arabe et moyen-oriental, seul l'homme jaune semblant posséder la sagesse nécessaire à s'en préserver, la musique traditionnelle reprend sous nos yeux, à nous qui l'avions couvée de nos soins jaloux et protégée à grand-peine de la disparition, la place qu'elle n'aurait jamais dû quitter. Je parle ici en premier de la musique traditionnelle d'Europe, car je suis moi-même européen, mais je peux constater le même phénomène sur tous les continents.
Tandis que le jazz - à l'exception des grands maîtres du piano, qui ont, quant à eux, rejoint les rangs des génies éternels sans avoir fait beaucoup d'émules, hormis un homme qui est pourchassé dans son pays pour en avoir renié la religion obligatoire - rejoint sans tambours ni trompettes les limbes auxquelles il était destiné, à savoir les oubliettes de l'histoire, cette musique tant conspuée du temps où mes doigts et mon cœur la jouaient eux-mêmes se voit illustrée de nombres s'affichant en caractères discrets sous l'angle gauche de l'écran : "7255 vues", "54,8 k vues", "2,4 M vues" et même "18,8 M vues" voire bien plus pour cette même polka finlandaise après son petit détour par le Japon (pourquoi le Japon revient-il aussi souvent ici, c'est un mystère que je ne tenterai pas d'élucider, me contentant de ne pas bouder mon plaisir), atteignant ou dépassant sans effort ceux de choses que d'aucuns appellent musiques, telles le rap ou Beyoncé.
Japon qui me permet de telles découvertes, celle-ci datant d'hier seulement [j'écrivais alors au mois de mars] et que j'ai vue et écoutée une bonne quarantaine de fois depuis, irlandaise la musique et japonaise l'interprète mais qu'importe dans le fond pourvu que la grâce de cette jeune fille et la beauté de sa musique soient intemporelles, comme devrait l'être toute musique aux prétentions dignes d'être écoutées.
(Qu'on veuille me pardonner si ici apparaît une publicité commerciale,
elle n'est pas de mon fait...)
Digne d'être écoutée. Or voici cinquante ans, nous nous battions pour l'être, recueillant les derniers vestiges en lambeau d'une culture qu'avaient vouée aux gémonies, à l'opprobre et au ridicule la musique dite classique d'abord, puis les musiques américaines et la télévision ensuite...
Et voici que nous sommes à nouveau dignes. Voici qu'à nos yeux stupéfaits de bientôt vieillards en passe de désespoir nous voyons avec un peu de peine pour nous-mêmes mais nous réjouissant de notre tardive réhabilitation des gens jeunes, très jeunes mêmes, jouer à nouveau sans aucun complexe ni honte les musiques dont nous pensions qu'elles mourraient avec nous ! Voici que nous entendons ces personnes jeunes, très jeunes même, jouer ou chanter en exaltant tout ce que nous avions saisi en dépit des sarcasmes et des quolibets, qui fait l'âme de cette musique d'où qu'elle soit sur tous les continents, la rendant peut-être mieux encore que nous-mêmes n'avions tenté de le faire !
Voici qu'une jeune femme, blanche et vivant dans le presque grand nord de mon continent, nous explique sans honte aucune dans l'accent de son Northumberland natal, sonorité que je reconnaîtrais entre mille, les huit notes de son instrument avant l'invention des clés métalliques, huit notes qui constitueront à elles seules le morceau qu'elle s'apprête à nous offrir, fière, heureuse et souriante, triomphante même ainsi la vois-je, digne sans besoin d'excuses.
Digne. Dignes ! Dignité nous est rendue, en avons-nous souffert, de ces terribles excuses auxquelles s'abaissaient nos pairs, dans l'espoir toujours perdu de reconnaissance, ou simplement de pouvoir vivre dans quelque minimum matériel nécessaire sans tuer leur vie à d'autres travaux qui les éloignaient de leur art et les plongeaient dans la détresse d'avoir en vain dilapidé leur existence, loué leur âme à baux infamants, leur assurant par ailleurs gîtes et couverts de misère. Pairs égarés qu'accompagnait notre pitié sans ressentiment car nous-mêmes pour beaucoup avions quitté tout espoir.
Dignité nous est rendue, même si pour nous il est trop tard nous pouvons être fiers de ces plus jeunes dont la voix recèle des modulations enchanteresses, à qui nous avons ouvert la voie sans même imaginer qu'une voie s'ouvrait pour quiconque après nous. Nous, je, pourrai mourir sachant que d'autres auront retrouvé la gloire et seront parvenus à montrer la beauté, la pure extase.
Non, lorsque je parle d'homme blanc et d'Europe, que je n'aie la même estime pour les musiques - dont l'âme est pour moi la même - des autres hommes, mais ces derniers avaient pour eux l'aura de l'exotisme et, souvent, de l'ancien colonisé, ce qui ne signifiait d'ailleurs pas dignité mais curiosité teintée de mépris bienveillant que l'on concède à l'animal de zoo. Ceux-là aussi auront retrouvé la dignité et l'hommage qui leur sont dus : 357 k, 1 M...
Chiffres seulement ? Non car sous les chiffres se cachent les centaines de milliers qui, dans le secret de leur chambre, écoutent ce qu'ils aiment au plus tréfonds de leur être sans que leur choix doive être déclaration politique ni faire l'objet d'une longue et fastidieuse explication en manière d'humbles excuses. Seulement, les centaines de milliers qui ont découvert ici la beauté et qui y goûtent la nourriture de l'âme et de la joie.
Si je fais mention particulière de l'homme blanc, c'est que malgré la censure exercée par YouTube à cet endroit, la surprise lui est réservée - à YouTube - de voir l'homme blanc, parfois même chrétien, en pleine fierté de l'art de ses ancêtres, en faire partager la beauté au nombre, au plus grand nombre protégé par l'anonymat qu'il - YouTube - procure, et que le plus grand nombre s'y abreuve bien qu'aucune publicité n'en soit faite, miracle du choix individuel parmi tout ce que l'humanité est susceptible de proposer de pire et de meilleur. Miracle pour chacun de trouver sa voie et échec retentissant, jouissif, des contraintes et des propositions - par évidence et par nature désintéressées.
Mon seul regret, que mon propre pays demeure à ce renouveau le dernier de la classe, mais doit-on voir ici un mystère égal à celui des allers et retours par le Japon ? - Il y eut bien quelques piètres et regrettables imitatrices, mais nous nous serons empressés, avec un vague soupçon de tristesse pour leur échec à ressentir les puissances de l'âme, de les faire disparaître aux fins fonds de notre conscience -
Mais, puissions-nous ainsi nous en consoler, ce ne sera jamais le cas pour la Roumanie,
qui pour les musiciens d'un village perdu quelque part dans le Maramureş, chrétien orthodoxe et probablement sans autre eau courante que celle de la brume qui baigne les montagnes du matin, chiffre modestement 998 k.
Et à nouveau, hommages à Lena Willemark, Light in Babylon, Julia Frölich, aux sœurs Beaton et à
- † Dave Swarbrick -
A Martin Carthy, qui fêtera l'an prochain ses 80 ans.
A des milliers d'autres.
&
A tous ceux qui ont su entendre.