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GAGNER DU FRIC !

GAGNER DU FRIC !

Comme son titre ne l'indique pas, ceci est un blog littéraire.

Aussi loin que je puisse m'en souvenir,

Aussi loin que je puisse m'en souvenir,

je ne voyais la lumière qu'à travers les rideaux des fenêtres. J'observais depuis mon lit - sans bouger, sans bouger des heures d'horloge - le silence de cette lumière blanche et laiteuse, ou bien noire et emplie de frayeurs.

Aussi loin que je puisse m'en souvenir,

Mais où était le monde ? Où étaient les gens, l'animation, les bruits, qui auraient dû me réveiller ? Je contemplais longuement, du fond de la lumière voilée par les rideaux, eux-mêmes derrière la protection des vitres et des persiennes - il faut savoir les rayures clair-obscures que laissent filtrer les persiennes dans un pays qui est plus souvent de brume et d'étés à la boue épaisse - le silence parfois ponctué de légers bruits - insectes ou oiseaux - vite étouffés.

Le monde était dans les images. Les images qu'on me donnait à profusion et que je dévorais, avant même de comprendre les mots, pour vite en réclamer d'autres. Puis le monde fut dans les lettres des bulles autant que dans les images puis dans les lettres et les mots alignés, mais jamais le monde ne fut pour moi dans la parole. Le monde était dans la chevelure blonde de Mo assise dans un champ, qui attendait ses parents bloqués entre deux planètes. Mo avait mon âge et elle me parlait, par son image et les lignes écrites sur les pages. Je n'entendais rien que je ne puisse lire.

Aussi loin que je puisse m'en souvenir,

Le monde était dans les appareils mécaniques aussi. J'ai dû savoir le chant du moteur accélérant et obéissant au passage des vitesses, celui du cliquetis des roues du train lancé à pleine vitesse - c'était du temps d'avant les longs rails soudés - ainsi que la sensation des brusques crans d'accélérations des locomotives électriques d'alors, avant même de prononcer les noms qu'on donnait dans leur langue à mes parents. Ainsi l'enchevêtrement des chuintements et des chocs mécaniques de ces anciennes locomotives vouées à bientôt disparaître, qu'avaient su saisir à merveille certains fabricants de jouets. Existaient donc aussi les sons, à la condition qu'ils fussent intraduisibles en langage oral, et la nature, pourvu qu'elle fût à peu près immobile et propre. Je suis de ceux qui arrachèrent les pattes sans état d'âme aux insectes, qui ont coupé les vers de terre en deux et pour qui le chat - emblème de la propreté - jouant avec une souris vivante et déjà déchiquetée, était un spectacle de théâtre. J'ignorais encore les révélations qu'allaient m'offrir beaucoup plus tard en certains lieux l'immobilité de la nature et en certaines musiques la puissance insoupçonnable des sons, bien que cette dernière ait poussé tôt, à mon insu, ses germes en moi. J'ignorais encore, également, l'existence des langues étrangères, qui devrait me libérer - du peu qu'elles le purent - du douloureux fardeau de me faire comprendre dans ma propre langue. Pour l'heure étaient l'image et l'écriture, qui m'ouvraient des mondes infiniment plus vastes et plus riches d'expériences, de rencontres et de sensations, que le monde réel.

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