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GAGNER DU FRIC !

GAGNER DU FRIC !

Comme son titre ne l'indique pas, ceci est un blog littéraire.

Il y a des livres - A Laurent

Il est des livres qui donnent une envie d'espoir. Je ne cherchais plus à évaluer la valeur littéraire d’une œuvre. J’avais acheté ces deux romans la veille, attendant patiemment qu’au rayon d’à côté le vendeur ait fini de donner ses nombreuses explications à une dame qui achetait un appareil photo équipé d’un objectif ultra-performant (a-t-elle pensé au grand angle, voire même au fisheye, me souviens-je avoir pensé, moi qui avait un appareil à focale de 28 mm dont je ne me servais plus guère depuis que les téléphones faisaient des photos et donnaient l’heure). Elle avait laissé sur le comptoir un élégant petit flacon de shampoing parfumé que je lui avais rapporté, après quoi passant devant le rayon des livres j’avais hésité devant ces deux romans islandais. La littérature islandaise était devenue à la mode depuis l’énorme succès de cet auteur de romans policiers. Cette fois, l’auteur était une femme. J’ai lu une première page et j’ai pris les deux volumes.

C’est en me réveillant et en poursuivant ma lecture que j’ai senti la vie revenir. Je vivais l’enfer depuis bientôt deux ans, le jour de l’accident. C’était un 18 février, je n’oublierai pas la date de ce soir où ma mère m’avait appelé, affolée.

Sa sœur était exactement de vingt ans plus âgée que moi et nos liens de parenté ne nous avaient pas rendus particulièrement proches, mais le lendemain dans la voiture avec ma mère, en route vers la ville où elle était hospitalisée, je n’imaginais pas encore à quel point la similitude de nos caractères et de nos destins allait me précipiter dans une détresse aussi profonde que la sienne et dont je ne parviendrais pas à voir la fin – à quoi allaient s’ajouter des catastrophes matérielles plus fréquentes et plus graves qu’à l’accoutumée.

 

Je ne savais dire ce qui éveillait l’optimisme en moi au fur et à mesure de ma lecture dans ce roman qui avait commencé par une crise d’appendicite dans un vol intercontinental. Etait-ce la naissance, cette petite fille aux yeux bleus dont les boucles blondes faisaient scintiller la lumière et la faisait confondre, en pleine église, avec l’enfant auréolé du tableau dans les bras de sa mère, qui s’obstinait dans son jeu de désescalade des obstacles domestiques ? Etait-ce le regard des fidèles saisis, allant de la petite fille à l’enfant du tableau ? Ou le destin tel qu’il était ainsi raconté ? L’homme qui portait l’enfant et qui accueillait les évènements avec étonnement, et il faut bien le dire, une bonne dose de passivité bienheureuse ?

Plus je progressais dans ma lecture plus les brumes qui avaient assombri mon esprit se dissipaient. J’étais incapable de prévoir la durée de ce miracle mais je décidais au moins de le savourer le temps qu’il ne se serait pas dissipé.

 

Des livres lumineux existaient. Un livre lumineux existait et c’était celui que je lisais. Je ne savais plus, et l’importance de la distinction me paraissait disparaître, s’il était nécessaire de distinguer les chefs-d’œuvre, ni comment les reconnaître des autres – bluettes, tout-venant ou navets ; il me semblait à présent que le chef-d’œuvre dépend du lecteur, de son état d’esprit et du moment du jour. Je me souviens encore du seul Harlequin que j’aie lu de toute ma vie, et qui m’avait procuré des sensations aussi fortes que bien des écrivains de l’année, de la décennie ou du demi-siècle, par charité je tairai le nom de celui à qui je pense car il est toujours vivant. Et si la collection Harlequin est lue jusqu’en Mongolie – comme me l’avait appris un autre livre – mais faut-il en conclure quelque chose ? Qu’elle peut transporter un vieux nomade de la steppe dans des extases aussi vives que celles d’un chant diphonique ?

Je m’étais levé. Je pensais aux livres que j’avais lus au cours de ces deux années, romans policiers dont je relisais un morceau de chapitre chaque soir, savourant un passage attendu avant de pouvoir trouver le sommeil – surtout celui que j’avais entamé à l’hôtel le soir du 18 février et dont les péripéties m’avaient poursuivi pendant des mois, cet autre chef-d’œuvre absolu islandais, mais que je n’osais pas rouvrir de peur de ne plus ressentir les sensations violentes et poignantes de cette fuite éperdue à travers la nuit du nord de l’Allemagne et le ronflement furieux du quatre cylindres à plat arrière dans la robuste et spartiate carlingue d’épaisse tôle germanique. Les prises de cocaïne régulières du vieux professeur. Le volant léger et vacillant si caractéristique de cette antique voiture, entre ses mains. L’imperceptible humidité glaçante de la nuit – bien sûr la voiture est noire – et l’ombre de l’accident qui plane au-dessus de l’étroite route communiste dans le maigre faisceau des phares – les islandais semblent avoir un attrait particulier pour les véhicules terrestres et leurs accidents, mais rien n’interrompra, cette nuit-là, la conversation entre le professeur et son élève. L’éloge de couverture comparait le roman à Indiana Jones et Blake et Mortimer, mais j’avais ressenti cette comparaison comme déplacée et même désolante, le seul rapprochement qui pouvait me venir à l’esprit, et même ici l’élève avait dépassé le maître, étant celui de Stefan Zweig.

Deux André Gide aussi, Erckmann-Chatrian et un Jules Verne et entre les romans policiers et leur lecture routinière également des bandes dessinées et Miguelanxo Prado que j’avais retrouvé par hasard dans mes piles entassées un peu partout. Un grand écrivain, un grand classique, avait-il plus de génie, éveillait-il chez le lecteur de plus intenses émotions, que de bons et braves "auteurs pour enfants" ? A cet instant me revient à l’esprit la phrase d’une historienne au sujet de Michelet, grand historien, "Je suis une grande historienne puisque je mesure 1,75 m".

Erckmann et Chatrian, en tout cas, soutenaient allègrement la comparaison, et L’ami Fritz m’avait donné bien plus de bonheur que L’école des femmes (celle d’André Gide), ouvrage didactique, social, moraliste et pour moi anachronique dont le plus grand mérite résidait dans la véronésienne illustration de couverture du Livre de Poche des années 50. La symphonie pastorale, quant à elle, m’avait porté aux mêmes délices de beauté, d’angoisse et d’attente amoureuse que le dessin magique et la lente narration de Miguelanxo Prado. Et j’avais aussi remis la main sur cette merveille depuis longtemps tombée dans l’oubli, David Golder.

Peut-être qu’au lieu de chercher à distinguer les chefs-d’œuvre des livres moyens et des navets il me convient mieux de faire la différence entre les livres que je relis et ceux que je relis moins facilement dans la terreur que leur relecture ne soit par trop éprouvante ? Ou de ne pas me poser la question ?

 

Une certitude était que des livres lumineux existent, et qu’il était toujours possible d’être surpris dans leurs mots par des sensations inattendues, qu’il était possible après une heure d’attente passée à tenter de dissimuler son angoisse entre les rayons d’un hypermarché, le lendemain, de sentir se réveiller au creux de son ventre la joie et le désir de vivre en même temps que l’apaisement des douleurs, de sentir glisser le bonheur des phrases et de tourner la page dans l’heureuse avidité de connaître la suite.

 

Et qu’il y a autant de différence entre deux écrivains islandais qu’entre une nuit d’hiver et un enfant de paradis assis sur une étoile.

Ecrit le 16 novembre 2016 dans le train et le métro sur un écritoire improvisé à partir d’un magazine de propagande communiste vivre-ensembliste et d’une plaquette de publicité immobilière piochés sur un siège.

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"Paulo Coelho, pff..." jeta cette fille péremptoire et maigrichonne du haut de ses 16 ans tous neufs...

 

"Le problème avec les femmes, c'est qu'elles ne couchent pas sans motif.", Audur Ava Ólafsdóttir, L'exception.

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