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GAGNER DU FRIC !

GAGNER DU FRIC !

Comme son titre ne l'indique pas, ceci est un blog littéraire.

Harmonie

Je vais vous l'écrire, sans quoi vous ne le comprendriez pas, et dans votre langue, mais je vous prie de ne rien dire pendant ce temps.

Vous savez déjà comment je suis arrivé ici puisque vous m'avez vu surgir devant vous, mais vous ne savez pas comment je suis parti de chez moi.

Notre vie est nécessairement lente. Nous sommes éminemment sensibles à l'harmonie. C'est pourquoi nous sommes si lents. Nous devons sans cesse reprendre nos erreurs, et parfois les réparer.

C'est la raison pour laquelle nous utilisons le terme écrire pour désigner le fait de communiquer, là où vous dites parler, comme vous me l'avez expliqué, ce mot m'étant alors inconnu. Il m'est un peu étrange d'utiliser le verbe dire dans ce sens, mais ayant déjà appris les rudiments de votre langue, j'y parviens d'autant plus facilement qu'il m'inspire l'harmonie dans la phrase et que cette étrangeté même provoque en moi un sentiment d'euphorie.

Non, s'il vous plaît, ne dites rien. Ici employé-je le mot dire dans son sens originel, soit parler dans votre langue. Cette euphorie qui m'emporte à présent est comparable à celle que nous éprouvons quand nous "parlons", et elle est pour moi encore avivée par la nouveauté.

C'est pourquoi je vous demande de ne pas la briser, car ce qui est en train de se passer en moi est trop précieux.

Le son de votre voix a ce pouvoir, tout comme celui de ces étranges créatures que vous nommez animaux, ce qu'il serait impossible à la mienne de faire, même si je le voulais pour arriver à me faire comprendre de vous.

Notre langue ne présente pourtant que peu de difficultés dans sa construction, et je pourrais vous l'apprendre facilement. Toutefois, la connaître ne vous permettrait guère de me comprendre, tandis que moi je vous comprendrais aisément.

Nous donnons à nos enfants des noms qui brillent comme des étoiles pour amener le sourire sur leurs lèvres dès leur naissance.

Harmonie

Nos enfants apprennent à parler très tôt. Mais leurs premiers mots ne sont pas, comme ceux des vôtres, Papa ou Maman. Dès leurs premiers cris, ils trouvent l'harmonie, et le jour où ils donnent un nom à leur mère, ce pourra être le nom d'un objet, une interjection, un verbe ou même un mot inventé, un chant que nul ne comprend mais dont les sonorités plongeront dans l'extase quiconque l'entendra.

Une faute d'harmonie nous blesse. Cependant, même de la douleur éprouvée nous parvenons à faire quelque chose d'harmonique. C'est à dessein que j'emploie ici le terme harmonique. La signification est erronée, mais la terminaison du mot correct que vous me montrez dans votre dictionnaire serait pour moi une faute plus douloureuse que l'inintelligibilité.

A présent commencez-vous peut-être seulement à entrevoir l'origine de l'erreur qui m'a fait manquer le but de mon voyage en m'amenant chez vous.

Vous me voyez écrire sans utiliser ce que vous appelez ratures - un autre terme ignoré chez nous - pour soudain buter sur un mot, ou hésiter avant de commencer une phrase. Vous me voyez attendre de longs moments qui vous paraissent une éternité. Il vous semble que je rêve à autre chose et j'ai conscience que cela vous impatiente. Ne croyez pas cependant que je doute de votre bienveillance à mon égard et que cette notion nous soit inconnue, mais, et cela est plus profond chez nous que la raison, tandis que vous me voyez les yeux dans le vague et l'esprit égaré, j'assemble la phrase, je cherche les mots et les déplace en des ordres innombrables. Dans ces moments, mon esprit travaille davantage que lorsque j'écris. Puis une fois la phrase, voire même le paragraphe, construits, vous me voyez reprendre la plume pour coucher les lignes sans aucune de ces ratures qui émaillent vos textes manuscrits. Il vous semble que j'écris sans besoin de réfléchir, mais ma réflexion se fait pendant ce que vous considérez comme des absences. L'écriture à ce moment n'est plus que de recopier ce que mon esprit a déjà conçu en une forme intelligible par la traversée de ces profondes hésitations.

Je vous expliquais que nos enfants maîtrisaient très tôt l'art de la parole, et il s'agit bien d'un art. Toutefois, il leur faudra des années avant d'attendre au stade de l'intelligibilité, si tant est que même chez les adultes on puisse vraiment parler d'intelligibilité au sujet de la parole. Devrais-je encore préciser que nous employons bien d'autres termes, aussi nombreux que les nuances de nos harmonies, en place de votre unique mot de parole ?

Voici donc un enfant, animé de son besoin inné d'harmonie avant la compréhension, qui découvre de la bouche des adultes des mots, des sons, dont il peut faire une musique. Ce ne sera qu'après plusieurs années qu'il commencera peu à peu à y ajouter du sens. Dans l'intervalle il aura usé de tout son répertoire pour charmer son sens esthétique et celui de son entourage, ayant au passage créé autant de mots nouveaux qu'il lui aura fallu pour parfaire l'harmonie de ses phrases. Vous ne pourrez imaginer combien est envoûtant le discours de nos enfants.

Car voilà. Quand nous parlons, l'harmonie prime sur tout. Si nous devons pour cela déformer un mot, en changer un autre ou bouleverser l'ordonnancement d'une phrase, nous le faisons instinctivement, l'essentiel pour nous étant de ne pas briser l'extase. Peu nous importent les erreurs de compréhension, nous y sommes habitués. Même si nous le voulions, d'ailleurs, nous ne pourrions faire autrement, notre soif d'harmonie étant trop immense. C'est ainsi que les adultes parviennent à peu près à se comprendre - au prix de nombreuses erreurs que nous corrigeons ensuite par tâtonnements, prenant plaisir à élaborer de nouvelles phrase pour les expliquer, nouvelles phrases le plus souvent entachées de nouvelles erreurs qui nous permettent de dérouler encore et encore le fil du plaisir intense que nous procure notre conversation. Nous y rivalisons d'harmonie pour notre enchantement mutuel. Mais nous savons, lorsque la communication est urgente ou que l'expression doit être absolument exacte, recourir à l'écriture, qui, malgré le temps de la réflexion telle que je vous l'ai déjà expliquée, reste toujours plus rapide et plus exacte dans sa signification que l'enchaînement infini des répliques de nos dialogues ou de nos symphonies orales.

Car encore n'évoqué-je ici que les conversations de deux ou quelques personnes. Mais sachez qu'en présence d'autres conversations, notre parole s'harmonise avec les leurs, et même avec les sons qui nous environnent. C'est ainsi que les enfants influencent les conversations de leurs parents, qui pendant les longues années d'apprentissage devront le plus souvent communiquer par écrit, mais que plus encore au sein d'une foule murmurante tous les mots seront déformés, remplacés, expulsés ou rajoutés et les phrases bouleversées. Plus la foule sera nombreuse et compacte et plus le phénomène s'accentuera. Imaginez si vous le pouvez, sur l'un de vos boulevards ou dans vos immenses magasins, les gigantesques chants d'harmonie ininterrompue où plus personne ne cherche à comprendre quiconque, mais se laisse prendre dans le transport de la transe collective. Non, vous ne sauriez imaginer. Ce sont des milliers de chants qui se fondent, où les mots disparaissent pour laisser place à des sons dont les couleurs se mêlent en un unique murmure enveloppant l'espace d'ondes lumineuses.

Si vous saviez comme me manquent nos harmonies, aussi douces que flamboyantes ! Si vous saviez comme me manque la distorsion des mots touchant le sublime au contact d'un autre, transformé lui aussi ! Si vous saviez comme importe peu la compréhension, à ces moments où nous atteignons la fusion !

Non que votre monde soit dépourvu d'harmonie. Vous m'en avez montré bien des exemples, et j'ai particulièrement vibré à la lecture des écrivains de ce que vous appelez le grand siècle. Leurs phrases, ne craignant pas l'inutilité, sont ciselées comme par la gouge d'un sculpteur. Plus encore je me suis laissé envoûter par la puissance des mots de ce dramaturge anglais que vous m'avez lu dans sa propre langue.

J'ai souffert au contraire de vos artistes modernes qui ne font que chérir la dissonance, à l'exception de ce peintre sublime qui semble étrangement les avoir tous inspirés, et dont j'imagine que l'harmonie leur est si insupportable qu'il leur faut la rompre sans cesse.

Harmonie

La nôtre au contraire est permanente, tandis que la vôtre est sans cesse brisée. Nos silences eux-mêmes en sont remplis, et il arrive souvent qu'il durent autant que l'infini, tandis que nous nous laissons porter jusqu'à en devenir immatériels. Puis un son, un mot s'y insère et relance le chant, qui tourne, lentement d'abord sur lui-même, enfle comme une vague et tourbillonne tandis que les mots, les mots se déforment et se recréent. Ce sont des vagues. Des vagues qui nous emportent dans leurs bras, où nous nous abandonnons, lents ou virevoltants. Les phrases ou le silence, ne cessent de se répondre et de se recréer.

Et me voici chez vous. Pour avoir commis une erreur, guidé par l'harmonie même dans la composition de mon ordre sur la machine, c'est ainsi que vous m'avez vu apparaître devant vous et que j'ai été rempli de votre stupéfaction à me voir me matérialiser sous vos yeux à partir du néant.

Je n'étais pas, moi, stupéfait. J'avais compris avant même d'être emporté.

Je devrai dorénavant vivre dans votre monde, ce monde rempli des déflagrations de vos bruits, rompant sans cesse l'harmonie, s'entrechoquant entre eux et avec ceux de votre nature et de vos machines, dans ce qui résonne en moi comme de gigantesques discordances.

Mais votre monde possède aussi la qualité du silence, en des lieux et en des temps privilégiés, l'aspiration des espaces infinis, l'attente suspendue au fil d'une magique interruption du temps.

Harmonie

Mais quoi qu'il advienne, et vous l'avez deviné dès que vous m'avez vu apparaître, il n'y a pas pour moi de possibilité de retour et je devrais apprendre à y vivre. Vous-même m'avez bien aidé à supporter l'effroyable discordance qui m'écrasait, et vous m'avez fait découvrir les précieux havres d'harmonie que vous connaissiez mieux que nul autre. Vous m'avez protégé, autant que vous l'avez pu, de vos semblables, du chaos et de la rupture des sons, des couleurs, des furieuses batailles géométriques de vos villes.

J'apprendrai. Condamné ou résigné, il vaut mieux pour moi par volonté créer dans mon exil de nouvelles harmonies imperméables autant qu'elles le puissent être à l'immense dissonance du monde et je sais que vous m'y aiderez.

Je n'aurai, dorénavant, pas d'autre choix.

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"Because I had no choice.Ted Chiang, What's expected of us

 

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Photo 1 : Glad

Photo 2 : Polina AlexandrovaПолина Александрова

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Paul 20/11/2016 03:09

Ahhhh..., si j'avais le moindre talent de plume, je me risquerai à rédiger un vibrant éloge à la dissonance. J'ai lu avec plaisir, et cela m'a immédiatement fait penser à Schönberg, Kandinsky ou Maeterlinck, lesquels ont fait des chefs-d'œuvre de dissonance, chacun dans son Art. J'ai également pensé à Beethoven qui, sur la fin de sa vie, paraissait bien inaudible à des contemporains plus sourds que lui et qui l'avaient pourtant idolâtré lorsqu'il sortait, mozartien tout frai moulu, des leçons de Haydn. Cela m'a rappelé que la dissonance d'aujourd'hui peut paraître douce aux oreilles de demain et que la pire de toute, c'est de se conformer à cacophonie du moment quand tout le monde l'appelle harmonie. J'ai également pensé à ma propre et autrement plus modeste expérience, :-) , à n'être jamais d'accord avec personne, ou jamais complètement, ou alors sur un malentendu... Condamné peut-être, résigné jamais ! ;-)

Bonne nuit.

Spipou 20/11/2016 17:40

Merci, Paul ! Je crois que nous nous comprenons à demi-mots ! ))) Ca me va droit au cœur...