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GAGNER DU FRIC !

GAGNER DU FRIC !

Comme son titre ne l'indique pas, ceci est un blog littéraire.

Mardi, Noël et les jours d'après. Histoire de la moitié d'un siècle.

C'est un système de pensée que j'avais toujours rejeté de toutes mes tripes.

Je savais qu'il existait quelque chose d'autre au fond de nous. De nous tous.

Mais quelque chose d'enfoui si profond qu'il était, pour presque tous d'entre nous, impossible de le réveiller.

Pourtant, même si la plupart du temps je n'y pensais pas, je savais, je sentais que cette flamme si difficilement perceptible existait. En moi et chez les autres.

La génération qui m'avait immédiatement précédé, libérée du spectre de la famine, l'avait pressenti, et nous avions essayé de l'expérimenter. Mais notre ardente tentative avait échoué comme un feu de paille de quelques années.

Pour quelles raisons il m'est encore difficile de le comprendre. La plus évidente, la plus immédiate est que, n'ayant pas réussi à nous abstraire de la nécessité de manger pour survivre, il fallait toujours, incontournable écueil que nous avions négligé comme un détail qu'on ne distingue pas dans le sublime foisonnement d'un paysage, des moyens de transport et - encore - des hommes pour les faire fonctionner, avec toute la complexité et les multiples et subtiles ramifications de la distribution en tout lieu où vivaient des gens. Nous n'avions pas su transformer la flamme en quelque chose de viable et de compatible avec les impératifs biologiques de l'espèce. Sans doute que comme dans toutes les utopies nous avions naïvement pensé pouvoir abolir les aspects déplaisants du caractère humain. Nous avions incorporé à notre attente immense des projets politiques expiatoires confinant au suicide, qui avaient peu à peu pris le pas sur elle. Encore bien d'autres certitudes nous avaient mené à errer loin de nos espoirs, que ce soit de croire que les psychotropes pourraient faire une réalité des mille couleurs de nos hallucinations, ou que l'humanité entière attendait notre message alors qu'elle n'aspirait pour sa plus grande part qu'à pouvoir mettre une poignée de riz dans le bol de ses enfants, ce qui était à l'époque le lot le plus commun, mais si nous essayions de l'imaginer, nous l'imaginions mal et nous avions - certitude encore - la conviction d'avoir toutes les solutions, solutions à des exigences vitales que cinq millions d'années d'humanité n'avaient pas su résoudre.

Peut-être notre jeunesse nous avait fait suivre le mouvement la fleur au fusil, comme toutes les jeunesses de toutes les époques ont suivi tous les mouvements, croyant les créer, aveugles à la flamme en elles, qui pourtant était censée nous avoir réunis. Ou étais-je l'un des seuls à l'avoir sentie, cette flamme, nous étions-nous simplement rassemblés pour ressentir en nous la meute, la meute qui guide, qui réchauffe, qui nourrit et qui protège de la réalité ? Nous n'avions pas envisagé non plus, pour ceux même d'entre nous qui partageaient l'existence fragile de la flamme, que l'exclusivité et la jalousie, frappant où et quand bon leur semblent et sans avertissement, puissent être innées à l'être humain.

Quand bien même d'avoir tourné et retourné ces raisons à longueur d'années dans mon esprit au point de m'en épuiser, je n'avais, et je n'ai toujours pas compris ce qui nous a manqué, ce qui nous a échappé.

Ce que nous avions insufflé pourtant n'est pas mort, a revêtu les habits du spectacle, s'est transformé en une vaste et pitoyable pitrerie.

J'avais regardé il y a quelques années un long reportage qui était allé rechercher ce qu'étaient les amis devenus, de ceux qui l'avaient tant aimée, la flamme, après tout ce temps passé. L'un vivait au bord d'un lac, résigné semble-t-il à ce qu'était devenu le monde, et allait trouver la sérénité, pendant de longues heures calmes, là où, entouré du miroir d'une eau sombre et tranquille, il admirait, l'entourant aux quatre points cardinaux, limite ou abri à l'espace libre, les cimes lointaines et ondoyantes des érables, apaisantes, sombre ligne s'étendant infinie, paisible comme le repos éternel.

L'un d'entre eux, autre héros de cette époque, m'avait frappé de la phrase : "Finalement nous avons gagné". Sur l'instant je lui avais donné raison, d'un élan immédiat, d'un instinct puissant et partagé au-delà des ondes. Mais quand j'écris maintenant, je sais que nous nous trompions tous les deux. Nous n'avons raison que s'il s'agit de nous habiller de vestes orange vif et de nouer nos cheveux en queue de cheval même et surtout si l'on possède une compagnie aérienne qui emploie comme toutes les autres des gens pour exiger - avec toujours l'exquise politesse réservée autrefois aux puissants pour leur faire oublier que la réalité du contrôle leur était à eux aussi imposée - les cartons d'embarquements, s'il s'agit d'abandonner ostensiblement nos maillots de bain sur la plage dès que l'ombre descend pour nous convaincre de l'illusion que nous avons transformé le monde.

Nous avons gagné, s'il ne s'agissait que d'imposer au monde le règne de la clownerie.

Nous avons perdu s'il s'agissait d'aider la flamme en nous à se montrer à chacun.

Nos espoirs se sont transformés en poupées de plastique qui n'exhibent leurs seins gonflés à la télévision et n'y étalent leurs préférences sexuelles en matière de mecs (ce qui aurait pu laisser quelque espoir) que pour nous faire découvrir un peu plus tard qu'elles sont strictement monogames, qu'elles poignardent leur copain avec un couteau de cuisine et qu'elles se pensent amoureuses comme des héroïnes de romans russes du dix-neuvième siècle. Des homosexuels, en lieu et place de réclamer l'abolition du mariage, révolutionnent un pays entier pour obtenir le droit de rentrer dans le rang de la loi religieuse et civile. Plutôt que de protéger enfin les enfants du manque d'imagination de leurs pères, on a encore étendu le droit de propriété qui s'exerçait sur eux. Une chanteuse à barbe qui s'est choisie le patronyme de Saucisse choque ce qui reste en nous des anciennes générations, mais sent-on chez elle la moindre flamme ?

Mardi, Noël et les jours d'après. Histoire de la moitié d'un siècle.

© Jean Vautrin, "J'ai fait un beau voyage, photo-journal 1955 -1958"

Choquer pour choquer - mais qui peut-on encore aujourd'hui choquer ? - semble être le seul enseignement qui soit resté, la seule idée qui demeure, des poèmes qui avaient, avant ma naissance, choqué pour l'unique raison que personne ne les avait compris, que rares étaient ceux qui en avaient senti la flamme, en quoi ce n'était pas nouveau car à chaque siècle un petit nombre avaient chanté la même flamme, certains finissant dans l'oubli d'autres dans la folie tandis que les rares fortunés à qui l'on élevait des temples avouaient accepter de vivre de faire de la merde puisqu'on leur demandait et achetait de la merde.

 

Noël. Moment magique, j'ai demandé à mes amis quelle était cette chanson que j'aimais tant.

L'une d'elle croit s'en souvenir, elle commence à chanter tout doucement, c'est bien la mélodie que j'avais à l'esprit. J'enchaîne d'une voix presque imperceptible, pour ne pas bousculer sa timide tentative, une autre se lance à nous suivre. L'enchantement des légères dissonances commence à se former et je fais travailler mon oreille, ma mémoire et ma voix du plus vite que je le peux pour soutenir leurs voix avant que la ligne mélodique ne se perde. Avant la minute qui m'aurait permis de mémoriser la mélodie, sinon le chant, qui est dans leur propre langue et qui raconte leur histoire, leurs voix s'interrompent et le chant s'éteint.

Elle n'ont entendu ni les dissonances ni la magie et ne savent, me disent-elles, pas chanter.

     

Mardi, Noël et les jours d'après. Histoire de la moitié d'un siècle.

L'attrape-rêves

Photo : Gwladys Demazure

 

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"... pour le plaisir que procure l'inutilité." Guy Mouminoux

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